Histoires de Cépages : La Marsanne

Il y a des cépages qui entrent dans une pièce en claquant la porte. La Marsanne, elle, arrive avec une assiette de fromages sous le bras.
Elle s’installe, elle regarde autour d'elle. Et au bout de dix minutes, tout le monde parle d’elle.

J’ai toujours trouvé que la Marsanne était un peu sous-estimée. Pas vraiment oubliée. Elle est là, bien installée dans le paysage rhodanien, mais elle vit souvent dans l’ombre de sa grande copine la Roussanne, du flamboyant Viognier ou, évidemment, de l’immense Syrah. Et pourtant…Versez-moi un verre de belle Marsanne. Attendez cinq minutes, puis revenez me dire qu’elle est timide. Une histoire de soleil, de cailloux et de patience. La Marsanne est une enfant de la vallée du Rhône. Plus précisément, son berceau est généralement situé autour du village de Marsanne, dans la Drôme, au nord-est de Montélimar. Et pour une fois, l’étymologie ne nous emmène pas dans une enquête policière à rallonge, le nom est lié au village.
Mais son histoire commence bien avant que nous ayons nos jolies contre-étiquettes et nos cartes des appellations. La première trace écrite connue du cépage sous la forme Marsana remonte à 1171, dans une charte liée à la fondation de l’abbaye cistercienne de Bonlieu, à proximité de Marsanne. Autrement dit, pendant que l’Europe médiévale construisait ses cathédrales, quelqu’un cultivait déjà cette drôle de petite plante qui allait, plusieurs siècles plus tard, finir dans nos verres. Et là, j’aime bien imaginer la scène. Pas de dégustation avec carnet quadrillé. Pas de robe jaune pâle aux reflets argentés. Juste un paysan, quelque part dans la Drôme, qui goûte son vin et se dit probablement : Celui-là, il est pas mal. Et il avait raison.
Alors… la Marsanne est-elle un croisement ?. 
C’est là que l’histoire devient vraiment intéressante. Pendant longtemps, on a rangé les cépages dans des familles selon leur apparence, leur comportement, leur géographie. Puis l’ADN est arrivé. Et la vigne s’est mise à raconter ses petits secrets. La Marsanne appartient à ce que l’ampélographe Louis Levadoux avait regroupé dans la famille des Sérines, aux côtés notamment de la Syrah, de la Roussanne, du Viognier ou encore de la Mondeuse. Cette classification historique est intéressante, mais elle ne doit pas être prise comme un arbre généalogique parfaitement établi.
Les analyses génétiques ont surtout confirmé une chose passionnante :
La Marsanne et la Roussanne sont extrêmement proches génétiquement. Elles entretiennent une relation de parenté directe, de type mère-fille, mais la science ne permet pas aujourd’hui de déterminer avec certitude laquelle est la mère et laquelle est la fille. Donc non, on ne peut pas écrire tranquillement : La Marsanne est issue du croisement de X et Y. Ce serait beaucoup trop simple. L'hypothèse d'une ancienne hybridation naturelle avec une vigne sauvage a été avancée pour expliquer l'origine de plusieurs cépages rhodaniens, mais la généalogie exacte de la Marsanne reste en partie mystérieuse. Et finalement…Tant mieux. J’aime bien les cépages qui gardent quelques secrets.
Mais alors, elle goûte quoi, la Marsanne ?. 
Voilà qu’on arrive aux choses sérieuses. Parce que la Marsanne, ce n’est pas seulement une ligne dans un cahier des charges. C’est une texture. Dans sa jeunesse, elle peut donner des vins généreux, floraux, fruités, avec des notes de poire, pêche, fruits blancs, fleurs blanches, parfois une jolie sensation de miel ou d’amande. Mais ce qui me plaît particulièrement chez elle, c’est ce qui arrive avec le temps. La Marsanne vieillit, et elle change, elle quitte progressivement le panier de fruits frais pour entrer dans quelque chose de plus profond : noisette, cire, miel, fruits secs, épices douces, parfois une petite touche de truffe ou de sous-bois. C’est un vin qui peut avoir cette sensation presque gastronomique de quelqu’un qui aurait décidé de faire fondre une poignée d’amandes dans du miel avant de les arroser d’un filet de jus de citron. Pas forcément spectaculaire, mais profondément séduisant.
La Marsanne, c’est la texture avant le parfum. C’est probablement ce que j’aime le plus. Elle n’est pas toujours là pour vous envoyer des fleurs au visage. Elle travaille davantage sur la matière. Elle peut donner des vins amples, ronds, charnus, avec une certaine richesse en bouche. Et c’est là qu’elle devient redoutable à table.
Parce qu’un vin comme celui-là, ça appelle la nourriture. Pas forcément un plat compliqué. Mais quelque chose qui a du goût. Un poulet rôti dont la peau craque sous la fourchette. Une volaille aux morilles. Une blanquetteUn poisson nappé d’une sauce au beurre. Des coquilles Saint-Jacques juste snackées. Un vieux comté. Et même une belle tomme de brebis, vous voyez le genre. Le genre de bouteille qui commence à l’apéritif…et qu’on retrouve encore sur la table au dessert.
Le terrain de jeu de la Marsanne:
Son royaume historique, c’est évidemment la Vallée du Rhône septentrionale. Et là, elle a quelques adresses prestigieuses dans son carnet.
Hermitage:
Ici, Marsanne et Roussanne peuvent composer les blancs. Et lorsqu’une grande Marsanne d’Hermitage commence à prendre de l’âge…Ça peut devenir quelque chose de très sérieux. Le fruit laisse progressivement la place aux fruits secs, au miel, à la cire, à des nuances plus complexes. Un vin qui ne cherche plus à séduire, il raconte.
L’appellation Hermitage reconnaît notamment Marsanne et Roussanne parmi ses cépages blancs.
Crozes-Hermitage:
Un terrain plus vaste, plus accessible, mais capable de produire de magnifiques expressions du cépage.
Les blancs peuvent être élaborés à partir de Marsanne et/ou de Roussanne. Et j’aime particulièrement cette appellation pour comprendre le cépage sans forcément commencer directement par les sommets.

Saint-Joseph:
Encore un grand classique. Sur les blancs, Marsanne et Roussanne sont au rendez-vous. Certains vignerons choisissent même de faire des cuvées où la Marsanne est seule aux commandes. Et là, on comprend qu’elle n’a absolument pas besoin de sa copine pour exister.

Saint-Péray:
Et puis il y a Saint-Péray. Là, la Marsanne joue aussi avec la Roussanne, sur des vins tranquilles mais également sur des effervescents. Comme quoi la vieille dame sait aussi faire la fête.
Et elle ne s’arrête pas au Rhône. C’est l’autre truc amusant avec la Marsanne, elle a voyagé. On la retrouve notamment en Suisse, dans le Valais, où elle est connue sous le nom d’Ermitage. Elle existe également en Australie, notamment dans l’État de Victoria, mais aussi dans quelques vignobles plus confidentiels ailleurs dans le monde.
Comme quoi même les cépages qui semblent profondément enracinés dans un coin de France ont parfois envie de voir du pays.
Et pourtant, je trouve qu’on ne parle pas assez d'elle. Peut-être parce qu’elle n’a pas le côté immédiatement démonstratif du Viognier. Le Viognier arrive avec ses fleurs, ses abricots, son parfum qui traverse la pièce avant même que vous ayez porté le verre au nez. La Marsanne est différente, elle vous laisse venir, elle vous donne du gras, de la longueur,  une certaine douceur. Puis elle commence à dérouler ses petits tiroirs. Pêche, Amande, Miel, Noisette, Cire. Et avec le temps, quelque chose de plus sombre, plus complexe. C’est un cépage qui me fait penser à ces personnes qu’on rencontre sans forcément les remarquer immédiatement. Puis on discute, une heure, deux heures. Et au moment de partir, on se dit : Putain, cette personne est passionnante.
Alors, Marsanne ou Roussanne ?:
La question qui fâche les repas de famille. Personnellement, je ne choisirais pas. La Roussanne peut apporter davantage de tension, d’éclat aromatique, de finesse et cette petite vibration qui donne envie d’y revenir. La Marsanne, elle, me semble souvent plus tactile. Plus généreuse, plus enveloppante. Mais ensemble…Elles peuvent être redoutables. C’est un peu comme deux musiciens qui connaissent parfaitement leurs instruments. Ils savent quand laisser respirer l’autre.
Ce que j’aime finalement dans la Marsanne:
C’est peut-être son absence de frime. Elle n’a pas besoin de vous séduire à la première seconde.
Elle prend son temps, et aujourd’hui, je trouve ça plutôt précieux.

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