L'histoire du Saké
Un rêve humide, chaud, presque charnel. Un rêve de cave obscure et de vapeur blanche. Un rêve où les grains se mettent à parler.
J’étais assis à une table bancale, quelque part entre le brouhaha d’un bar et mes propres pensées. Pas au Japon, juste ici. Le serveur a posé la coupelle sans discours, comme on dépose une bougie dans une église vide. On ne s’est rien expliqué. On a laissé faire. Le liquide était clair. Presque timide. J’ai bu. Et, chose étrange, le monde a baissé le volume.
Les conversations sont devenues du velours. Les néons, des lucioles.Ça sentait la poire blanche, le riz chaud.
La texture ? Une caresse. Le goût ? Une phrase qu’on comprend sans connaître la langue. Je n’étais plus dans un bar. J’étais dans une sensation.
J’ai compris ce soir-là que ce qu’on m’avait servi toute ma vie sous le nom de “saké” dans les restos chinois… c’était comme appeler une cassette VHS un film de Terrence Malick.
Le saké n’est pas né d’une recette. Il est né d’un accident. Les premières traces remontent à plus de 2000 ans, dans le Japon ancien. Personne ne sait vraiment qui l’a inventé. Parce que ce n’était pas un “inventeur”. C’était une fermentation sauvage. À l’époque, on mâchait le riz puis on le recrachait dans une jarre. Oui. Tu as bien lu. La salive contient des enzymes qui transforment l’amidon en sucre → les levures naturelles → alcool. Romantique ? Non. Génial ? Absolument. Puis les moines shinto ont repris le flambeau. Ils ont domestiqué le miracle. Ajouté un champignon magique : le kōji.
Et là, le saké est devenu un art.
Comment naît un grand saké (spoiler : c’est plus proche de la parfumerie que de la bière).
Faire du saké, c’est écrire une partition invisible.
1 — On polit le riz
Plus on enlève de matière → plus le saké sera fin. Certains grains sont polis à 50%. Imagine enlever la moitié d’un diamant pour qu’il brille plus.
2 — On lave, trempe, cuit vapeur
Chaque seconde compte. Littéralement.
3 — On ensemence avec le kōji
Ce petit champignon est un chef étoilé microscopique. Il transforme l’amidon en sucre.
4 — On lance la fermentation
Levures + sucre = alcool + arômes.
Mais ici, tout se fait en même temps. Une fermentation multiple parallèle. Unique au monde.
Résultat :
Un liquide à 15° qui peut être aussi délicat qu’un nuage. Le faux saké des restos chinois (oui, on va en parler)
Celui qu’on te sert brûlant dans un mini verre épaisse ? C’est rarement du saké japonais. Souvent :
alcool industriel de riz dilué chauffé pour masquer les défauts, parfois sucré. C’est un peu le fast-food du saké.
Le vrai bon saké, lui, n’a aucun besoin d’être brûlant.
On peut le boire :
frais → notes fruitées
tempéré → texture crémeuse
légèrement tiède → profondeur umami
Un grand saké, c’est comme une voix de jazz : plus tu l’écoutes doucement, plus tu entends les nuances.
Ce que j’aime dans le saké.
Le saké ne cherche pas à séduire.
Il accueille. Il ne t’attaque pas avec de l’acidité ou du tanin. Il t'enveloppe. C’est une boisson d'intérieur. De silence, de confidence. Le saké ne fait pas la fête. Il fait la paix.
Le saké est probablement la boisson alcoolisée la plus sous-estimée en Europe. Parce qu’on l’a réduit à un cliché de fin de repas asiatique.
Mais un grand saké, c’est un grand vin sans vigne. Une poésie sans mots.
Une caresse sans main.
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