L'histoire du Singapore Sling



Un cocktail en costume blanc, moite sous le ventilateur, quelque part entre le mythe et la carte postale.
Il y a des cocktails qui claquent.
Et puis il y a ceux qui suintent.
Le Singapore Sling, lui, ne claque pas.
Il transpire doucement dans un verre trop grand, rose trouble, glace fatiguée, cerise rouge vif qui flotte comme un souvenir un peu kitsch.
Et pourtant. Quel mythe.

Tout commence par une chaleur épaisse de Singapour. Début du XXᵉ siècle.Coloniale, moite, corsetée.
Nous sommes vers 1915, au Raffles Hotel, sous les pales lentes du Long Bar. Des hommes en costume clair.
Des femmes qui n’ont pas le droit de boire de l’alcool en public. Alors Ngiam Tong Boon, barman du lieu, a une idée aussi simple que brillante :
créer un cocktail qui ressemble à un jus de fruits, mais qui cogne doucement.

Du gin, évidemment. Un peu de liqueur de cerise. Des agrumes. Une couleur rose pour tromper la bienséance. Le Singapore Sling est né. Un cocktail déguisé. Un pied de nez liquide à la morale coloniale. Un cocktail qui raconte plus qu’il ne rafraîchit. 

Ce que j’aime avec le Singapore Sling,
ce n’est pas seulement son goût.
C’est son ambiguïté. Trop sucré pour les puristes. Trop complexe pour être innocent. Trop célèbre pour être vraiment compris.
Un cocktail qui a traversé le temps en se faisant massacrer :
– trop de jus
– pas assez de structure
– servi en fontaine à touristes
– parfois rose fluo, parfois orange triste. Et pourtant…Quand il est bien fait, c’est un voyage. Un truc entre cocktail tropical, médecine d’apothicaire et soir d’orage humide.




Le goût, parlons-en. Un bon Singapore Sling, c’est : le genièvre qui donne la colonne vertébrale, la cerise qui apporte le velours, l’ananas qui donne la chair, la Bénédictine qui chuchote des herbes, des racines, un truc presque religieux, l’Angostura comme une goutte d’encre dans une lettre d’amour

C’est sucré, oui. Mais pas idiot. C’est long. C’est épaisse. Ça colle un peu aux lèvres. Un cocktail qui prend son temps. Comme un après-midi sans montre.

La recette (la vraie, ou presque)
(celle qui respecte l’esprit sans tomber dans la caricature)
Ingrédients :
30 ml de gin
15 ml de Cherry Heering
7,5 ml de Bénédictine
10 ml de Cointreau (ou triple sec)
10 ml de jus de citron vert frais
60 ml de jus d’ananas
1 dash d’Angostura bitters
Glaçons
Garniture : cerise et/ou tranche d’ananas. 

Méthode : Tout shaker avec énergie.
Pas timidement. Ce cocktail aime quand ça secoue. Servir dans un grand verre rempli de glace. Décorer sans en faire trop. Laisser la couleur parler.




Le Singapore Sling il me fait penser à: un vieux film en Technicolor, une playlist jazz moite, Chet Baker un peu trop lent, une chemise en lin froissée, une terrasse à 18h quand l’air ne veut pas refroidir. 
C’est un cocktail imparfait, et c’est pour ça que je l’aimes. Il ne cherche pas à être moderne. Il n’est pas minimaliste. Il déborde un peu. Comme certaines émotions.

Mon point de vue (et j’assume)
Le Singapore Sling mérite mieux que sa réputation de cocktail à touristes.
Il mérite qu’on le refasse avec respect, sans ironie. Parce qu’au fond,
c’est un cocktail qui parle de liberté,
de détournement, de plaisir caché derrière une façade sage. Et franchement, c’est toujours d’actualité.

Le Singapore Sling, ce n’est pas juste un cocktail rose. C’est une histoire de chaleur, de transgression douce et de plaisir assumé. À boire lentement. Avec les doigts un peu collants. Et aucune envie de s’excuser.

— Ugo




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