Histoires de Cépages : L’Alicante Bouschet
Il y a des vins qui demandent la permission et puis il y a ceux qui entrent dans la pièce comme un riff de basse dans un club de jazz enfumé à 1h du matin.
L’Alicante Bouschet, c’est ça.
Un vin qui te serre la main fort.
Qui parle avec les bras, qui laisse des traces sur les dents, les verres, les souvenirs.
La première fois que j’ai vraiment compris ce cépage, c’était dans une cuisine du Sud. Pas dans une dégustation chic avec des crachoirs alignés comme des soldats tristes. Non. Une vraie cuisine. Une table rayée par le temps. Une terrine encore tiède. Un saucisson qui transpirait légèrement. Et ce vin, opaque, presque noir, le genre de rouge qui ressemble à une vieille encre oubliée dans un stylo plume.
Pendant longtemps, l’Alicante Bouschet a eu une réputation un peu ingrate. Le cépage des gros rendements. Des vins puissants mais rustiques. Celui qu’on utilisait pour “donner de la couleur”. Comme si la couleur était une honte.Ça me rend toujours un peu triste, cette manière qu’on a parfois dans le vin de vouloir domestiquer ce qui déborde.
Parce que l’Alicante, justement, déborde.C’est un cépage qui transpire, qui tâche, qui chauffe. Qui raconte les mains des vignerons plus que les powerpoints des consultants.Et moi, j’aime profondément les vins qui sentent encore les humains.
L’Alicante Bouschet n’est pas un cépage “ancien” au sens médiéval du terme. Il est né au XIXe siècle, autour de 1866, grâce à un homme au nom incroyable : Louis Bouschet. Déjà, rien que le nom, on dirait un personnage secondaire dans un roman de Pagnol.Son fils, Henri Bouschet, va ensuite perfectionner le travail en croisant deux cépages : le Petit Bouschet et le Grenache.
Et là, boom, naissance de l’Alicante Bouschet.Un ovni à l’époque, parce qu’il appartient à la famille des cépages dits “teinturiers”. Ça veut dire quoi ? Que sa chair est rouge. Pas seulement la peau.La plupart des raisins rouges ont une pulpe claire. L’Alicante, lui, saigne déjà avant même la fermentation.
Un cépage gothique,presque Caravage.Il a explosé après la crise du phylloxéra parce qu’il produisait beaucoup, apportait une couleur intense et une structure solide. On l’a planté partout dans le Sud : Languedoc, Provence, Algérie à l’époque coloniale, puis Espagne, Portugal, Californie…
Mais comme souvent dans le vin, ce qui devient populaire finit par devenir suspect.Alors on l’a regardé de haut.Comme les rosés pendant des années. Comme les bistrots à nappes en papier.Comme le fromage qui sent trop fort.Erreur classique.Aujourd’hui, heureusement, certains vignerons lui redonnent une vraie noblesse.
Quand il est bien travaillé, l’Alicante Bouschet peut être immense.Pas “immense” au sens Parker du terme.Pas bodybuildé sous copeaux avec 16 degrés et un goût de sirop de mûre sous stéroïdes, non. Immense comme un vieux morceau de blues.Quelque chose de rugueux mais sincère.
Tu peux trouver ce cépage dans plusieurs appellations du Sud de la France comme certaines cuvées en IGP Pays d’Oc, en Coteaux d’Aix-en-Provence, en Alentejo au Portugal, où il est presque devenu une religion, ou encore dans certains assemblages des Corbières et du Minervois.
Et au Portugal (coucou Clara) … mon dieu. Là-bas, l’Alicante prend une dimension presque mystique. Soleil brûlant. Sols pauvres. Vieilles vignes qui ressemblent à des mains noueuses. Les vins deviennent profonds, épicés, noirs comme des olives confites.
Des vins pour l’hiver, pour les longues discussions, pour les gens qui parlent avec les yeux.On vit une époque où le vin doit être cool, léger, facile, glouglou, propre, marketé comme une paire de sneakers.L’Alicante Bouschet, lui, arrive avec ses grosses chaussures pleines de terre.Il n’essaie pas d’être aimé. Et c’est précisément pour ça qu’il devient attachant.
L’autre soir, j’ai ouvert une bouteille avec du comté affiné 24 mois et une joue de bœuf braisée. Le vin était dense, mais il avait ce truc magnifique : de la fraîcheur dans l’ombre. Comme un fruit noir croqué dans une cave fraîche.Et je me suis dit qu’on oublie souvent ça avec le vin. On parle de cépages,de tanins,d’élevage,de notes de dégustation.Mais au fond, un vin, c’est surtout un décor émotionnel.Une manière de figer un moment, et certains cépages sont meilleurs que d’autres pour ça. L’Alicante Bouschet fait partie de ceux qui laissent une empreinte.Pas toujours élégante, mais profonde.
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